Incognito dans une « Sociedad » navarraise

Pampelune, Navarre. – Samedi soir. Sergio, un ami espagnol m’emmène dans la sociedad Gure Leku (« notre endroit » en basque)… Je suis impatiente d’y être ! J’ai entendu parler plusieurs fois de ces sociedades, mais jusqu’à présent c’est un concept assez mystérieux pour moi…

Rassurez-vous, rien à voir avec une secte. Il n’y aura pas de cérémonies bizarres, ni de rites d’initiation ou d’extorsion d’argent. Au moment de franchir la porte, j’ai quand même l’impression de pénétrer dans un monde à part, et jusque-là, inaccessible.  L’ambiance est détendue et joviale. Nous sommes déjà un petit groupe à nous diriger vers la salle à manger. Nous longeons un couloir recouvert de cadres représentant différents blasons. Au détour du couloir, j’entrevois furtivement les cuisines. On nous prévient que ces dernières sont réservées aux hommes… Ici, les femmes ne cuisinent pas !

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Nous sommes parmi les premiers arrivés. La salle à manger de Gure Leku en impose… (photo Marie L.)

Nous descendons les marches et entrons dans la salle à manger : une ancienne cave voûtée en pierre. De grandes tables en bois, un petit bar sur la gauche, et dans le fond, les armoiries de la Navarre. Le cadre est plutôt grandiose. Devant mon air admiratif, Sergio me précise que toutes les sociedades ne sont pas comme ça, certaines se contentent de locaux plus modestes. J’en ai de la chance !

Sergio m’explique que les sociedades gastronómicas ou txokos sont des associations typiques du Pays basque et de Navarre. Au départ, elles étaient réservées aux hommes. À une époque où la plupart des mariages étaient arrangés et où les femmes ne quittaient pas la maison, c’était un moyen pour eux de se retrouver loin de leurs foyers. Ils cuisinaient, passaient du temps ensemble, jouaient au mus (jeu de cartes basque très répandu en Espagne), chantaient ou faisaient du sport. Avec le temps, les sociedades ont évolué, et aujourd’hui, la plupart sont mixtes. Comme pour n’importe quelle association, les membres payent des droits d’inscription qui leur donnent le droit de participer aux activités de la « société ». Ils peuvent également organiser des repas avec leurs propres invités, pas forcément membres de la sociedad. Ce soir par exemple, seul l’un des amis de Sergio est membre de Gure Leku. C’est lui qui est l’organisateur de ce dîner. Sergio est quant à lui membre d’une autre « société » dans laquelle il est entré par le biais de son école d’ingénieur. On n’entre pas dans une sociedad comme dans un moulin. Parfois, la transmission se fait de père en fils, parfois, les membres sont liés par leur profession, etc.

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Partie de « mus » (photo Wikipedia).

Je suis soulagée de voir que je ne suis pas la seule fille ! C’est sûrement déjà assez bizarre pour eux de voir une Française participer à un dîner apparemment si sélect. Ils se connaissent déjà tous, et beaucoup font partie de la même cuadrilla.

La cuadrilla Là aussi, tout un concept. On peut traduire ce mot par « la bande de copains », mais c’est quelque chose de plus « institutionnalisé » qu’en France. Tous les Basques (et Navarrais) ont une ou plusieurs cuadrillas. Il s’agit souvent de la bande de copains du collège-lycée ou de l’université. En France aussi on peut avoir sa bande, mais j’ai l’impression que l’on individualise plus les amitiés. On a les vrais amis, les copains, les connaissances, on en perd certains sur le chemin, et on s’en fait de nouveaux. Au Pays basque aussi, mais la cuadrilla, c’est pour la vie, quoiqu’il arrive. Même s’il y a des embrouilles, la cuadrilla reste la cuadrilla. On peut avoir d’autres amis « à côté »parfois plus proches que ceux de la cuadrilla.  On peut s’entendre mieux avec certains membres de la cuadrilla qu’avec d’autres, mais on ne peut pas tirer un trait sur la cuadrilla. C’est une chose immuable. Une fois une cuadrilla formée, il est difficile d’y entrer ou d’en sortir. On vous invitera peut-être à des soirées ou des sorties, mais vous ne serez jamais un membre à part entière de la cuadrilla, parce que vous n’y étiez pas au début. En France, il est plus facile d’intégrer un groupe d’amis, les frontières sont plus floues, c’est plus une question d’habitude. Si on s’entend bien, si on garde contact, on se voit, on se parle et on passe de bons moments ensemble. Au Pays basque, quoiqu’il arrive, vous avez une cuadrilla, même après des mois sans contact. Les cuadrillas ont parfois un local, un lieu où leurs membres peuvent se retrouver. Comme les cuadrillas se forment souvent à l’adolescence, c’est un moyen d’éviter la surveillance des parents. Selon les régions, ces locaux ont plusieurs noms : local, lonja, bajera, cuarto, pipero.

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Le service de table est décoré du blason de Gure Leku. (photo Marie L.)

Vous l’aurez compris, les amitiés basques sont à la fois complexes et très carrées. C’est un peu compliqué à expliquer, et je crois qu’il faut vraiment vivre un temps au Pays basque ou en Navarre pour commencer à comprendre. En résumé, il y a les cuadrillas, groupes d’amis fixes, qui se réunissent plus ou moins souvent selon l’entente de leurs membres, les amis qui ne font pas forcément partie de la cuadrilla et puis les sociedades, les associations fermées où les membres se retrouvent entre eux ou avec leurs propres amis et cuadrillas. Finalement, les sociedades permettent de créer et conserver un lien social. La « société » offre plus de stabilité : même après des mois d’absence, les membres savent qu’ils peuvent s’y rendre et y passer un bon moment. Elle facilite aussi l’organisation : l’organisateur a un lieu et des cuisines à disposition. Il demande une participation financière aux invités. Les cuistots (la plupart du temps des hommes), souvent l’organisateur et un ou deux des invités s’occupent de tout préparer et de faire le service. La « société » donne un sentiment d’appartenance à un groupe. Ce soir, Sergio met les pieds sous la table, un autre jour c’est lui qui cuisinera ou organisera son dîner.

Dans cette cave, le réseau ne passe pas. C’est un peu un retour dans le passé : tous discutent sans se préoccuper de leurs smartphones, à côté de nous d’autres membres ont organisé leur propre soirée, après le repas, certains jouent au mus. Ensuite, nous poursuivrons la soirée dans les bars de Pampelune. C’était une simple soirée entre amis finalement.

Marie L.

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